Grève du 29 septembre 2026 : pourquoi les fonctionnaires se mobilisent alors qu'ils sont plus nombreux
Les agents publics sont plus nombreux qu'il y a douze ans — et pourtant, la colère monte. Entre 2012 et 2024, le nombre d'agents des trois fonctions publiques (État, territoriale, hospitalière) a progressé de plus de 8 % selon la Cour des comptes. Ce chiffre nourrit un paradoxe qui structure la mobilisation du 29 septembre 2026 : d'un côté, une masse salariale publique qui pèse toujours plus sur les comptes de l'État ; de l'autre, des agents qui dénoncent une dégradation continue de leurs rémunérations et de leurs conditions de travail. Comprendre cette tension, c'est saisir pourquoi « plus d'agents » ne signifie pas « meilleure situation pour chacun d'eux ».
Le chiffre qui alimente le débat : +8 % d'agents en douze ans
Commençons par le fait brut. Selon la Cour des comptes, les effectifs des trois versants de la fonction publique ont augmenté de plus de 8 % entre 2012 et 2024.
Ce pourcentage est devenu un argument politique récurrent : puisqu'il y a davantage d'agents, pourquoi l'État manquerait-il de bras dans les hôpitaux, les écoles ou les commissariats ? La réponse tient dans un raisonnement que peu de dirigeants font spontanément : une hausse globale des effectifs n'est pas une hausse uniforme.
La croissance ne s'est pas répartie de façon homogène entre les ministères, les collectivités et les établissements de santé. Certains secteurs ont recruté massivement quand d'autres ont fondu. Additionner tout dans un seul chiffre efface ces mouvements internes — et c'est précisément là que naît l'incompréhension entre l'opinion et les agents.
Pourquoi « plus d'agents » ne veut pas dire « moins de tension »
Un dirigeant du privé connaît bien ce phénomène : une entreprise peut voir ses effectifs croître tout en laissant certains services en sous-effectif chronique. La fonction publique fonctionne de la même manière, à une échelle démultipliée.
Trois mécanismes expliquent ce décalage :
- La croissance de la demande de service public. Vieillissement de la population, hausse des besoins de soins, numérisation des démarches : la charge par agent peut augmenter même quand le nombre d'agents progresse.
- La redistribution interne. Les créations de postes se concentrent souvent sur des priorités politiques (sécurité, éducation) au détriment d'autres fonctions support qui se retrouvent sous tension.
- Le recours croissant aux contractuels. Une partie de la hausse des effectifs correspond à des emplois précaires, moins bien rémunérés et plus instables — ce qui alimente le sentiment de dégradation, pas de renfort.
Résultat : les agents peuvent être statistiquement plus nombreux et vivre, sur le terrain, une intensification du travail. Ce n'est pas contradictoire, c'est arithmétique.
Le vrai nerf de la contestation : le point d'indice et le pouvoir d'achat
Derrière la mobilisation, il y a une bataille sur la rémunération. La rémunération d'un fonctionnaire dépend de son indice, multiplié par la valeur du point d'indice fixée par l'État.
Or ce point d'indice a été gelé pendant de longues périodes au cours de la dernière décennie. Concrètement, quand l'inflation grimpe et que le point stagne, le pouvoir d'achat recule mécaniquement, même sans baisse de salaire nominal. C'est le cœur de la frustration : un agent peut avoir « le même salaire » sur sa fiche de paie et pourtant s'appauvrir année après année.
Voici un point que peu d'analyses grand public soulignent : la revendication ne porte pas seulement sur une hausse, mais sur un mécanisme d'indexation. Les syndicats ne demandent pas uniquement « plus d'argent maintenant » ; ils réclament un dispositif qui protège durablement le pouvoir d'achat contre l'inflation. C'est une différence de nature — une revendication structurelle, pas conjoncturelle.
Conditions de travail : l'angle mort du débat budgétaire
Le débat public se focalise sur les chiffres de masse salariale et d'effectifs. Mais une part majeure de la mobilisation du 29 septembre porte sur ce qui n'apparaît sur aucun tableau budgétaire : les conditions de travail.
Un cadre hospitalier résumait récemment la situation d'une phrase qui claque : « On nous a donné des postes, pas du temps. » Autrement dit, ouvrir un poste ne suffit pas si l'organisation, les horaires, la charge mentale et les moyens matériels ne suivent pas.
Les revendications s'accumulent sur plusieurs fronts :
- La charge de travail dans les services sous tension (urgences, EHPAD, écoles).
- Le sens du travail, notamment face à la multiplication des tâches administratives au détriment du cœur de métier.
- La reconnaissance professionnelle, jugée insuffisante au regard des responsabilités exercées.
Ces sujets sont difficiles à chiffrer, donc faciles à négliger dans un arbitrage budgétaire. C'est pourtant souvent là que se joue le passage de l'agent démotivé à l'agent gréviste.
Ce que ça dit du modèle économique de l'État employeur
Pour un dirigeant, la situation de l'État est instructive. L'État est le premier employeur de France, et il fait face au même dilemme que n'importe quelle grande organisation : concilier maîtrise de la masse salariale et attractivité des emplois.
La Cour des comptes, dans son rôle de vigie des finances publiques, pointe régulièrement le poids de cette masse salariale. Mais réduire les effectifs ou geler les rémunérations produit un effet boomerang : perte d'attractivité, difficultés de recrutement, démissions, recours coûteux à l'intérim ou aux contractuels. Le court terme budgétaire entre en collision avec la soutenabilité de long terme.
C'est ce paradoxe que la mobilisation met en lumière : on ne peut pas traiter la rémunération publique uniquement comme une ligne de dépense. C'est aussi un investissement dans la capacité de l'État à fonctionner. Un arbitrage purement comptable ignore le coût caché du désengagement des agents.
Pourquoi cette mobilisation dépasse la seule fonction publique
Un dirigeant du privé pourrait penser que ce mouvement ne le concerne pas. Ce serait une erreur d'analyse.
D'abord parce que la qualité des services publics — santé, justice, administration fiscale, délivrance des autorisations — conditionne directement l'environnement dans lequel les entreprises opèrent. Un tribunal de commerce engorgé, une préfecture débordée ou un hôpital saturé ont un coût économique réel pour le tissu productif.
Ensuite parce que les mécanismes en jeu — décalage entre effectifs affichés et charge réelle, tension entre coût du travail et fidélisation, revendication d'indexation face à l'inflation — sont exactement ceux qui traversent aussi le secteur privé. La fonction publique sert ici de révélateur d'une équation RH plus large : dans une économie inflationniste, la stabilité nominale des salaires ne suffit plus à retenir les talents.
Questions fréquentes
Le point d'indice, c'est quoi exactement ?
C'est la valeur de référence qui sert à calculer la rémunération de base d'un fonctionnaire : son traitement brut correspond à son indice individuel multiplié par la valeur du point. Quand l'État gèle ce point, les salaires nominaux stagnent même si l'ancienneté progresse. C'est le principal levier de rémunération sur lequel portent les revendications.
Une hausse de 8 % des effectifs profite-t-elle à tous les services ?
Non. Cette hausse est un solde global qui masque de fortes disparités : certains secteurs prioritaires ont beaucoup recruté quand d'autres ont perdu des postes. Un agent peut donc travailler dans un service en sous-effectif alors que le nombre total d'agents publics augmente.
La croissance des effectifs vient-elle surtout des titulaires ou des contractuels ?
Une part significative de la progression des effectifs publics correspond à des emplois contractuels, souvent plus précaires et moins bien rémunérés que les postes de titulaires. Cette précarisation nourrit le sentiment de dégradation, malgré la hausse du nombre d'agents.
Pourquoi les syndicats parlent-ils d'indexation plutôt que d'augmentation ?
Parce qu'une augmentation ponctuelle est vite absorbée par l'inflation. Un mécanisme d'indexation lierait automatiquement la valeur du point d'indice à l'évolution des prix, protégeant durablement le pouvoir d'achat. C'est une demande structurelle, plus ambitieuse qu'une simple revalorisation.
En quoi cette mobilisation concerne-t-elle les entreprises privées ?
La qualité des services publics conditionne l'environnement des affaires : délais de justice commerciale, traitement des dossiers administratifs, accès aux soins des salariés. Une fonction publique en tension a un coût économique diffus mais réel pour le secteur privé.
La Cour des comptes recommande-t-elle de réduire les effectifs publics ?
La Cour des comptes alerte régulièrement sur le poids de la masse salariale publique dans les finances de l'État, dans son rôle de contrôle des comptes publics. Ses analyses nourrissent le débat, mais la décision politique de réduire ou non les effectifs relève du gouvernement et du Parlement.