En ClairDroit · Économie · Décisions
Droit social2026-05-12· 10 min

Perte de marché et reprise du personnel : le refus du repreneur de poursuivre le contrat équivaut à un licenciement sans cause réelle et sérieuse

Imaginez la scène : votre employeur perd un marché important. Une autre société reprend l'activité et… vous explique qu'elle n'a pas besoin de vous. Fin de l'histoire ? Absolument pas. Contrairement à une idée reçue…

Reprise d'entreprise : pourquoi un repreneur ne peut pas simplement « licencier » les salariés

Imaginez la scène : votre employeur perd un marché important. Une autre société reprend l'activité et… vous explique qu'elle n'a pas besoin de vous. Fin de l'histoire ? Absolument pas. Contrairement à une idée reçue tenace, un repreneur ne dispose d'aucun droit de choisir librement qui il garde ou qui il refuse parmi les salariés transférés. La loi protège les contrats de travail lors des changements d'exploitant, et toute rupture non justifiée constitue un licenciement sans cause réelle et sérieuse.

Cette protection juridique découle directement de l'article L. 1224-1 du Code du travail, dispositif clé qui garantit la continuité des emplois lors des transferts d'activité. Pourtant, sur le terrain, trop de salariés se laissent convaincre qu'ils n'ont « pas le choix », ou que le repreneur « préfère ses propres équipes ». Démêlons le vrai du faux et clarifions vos droits face à cette situation.

Ce que dit réellement la loi sur le transfert des contrats

Le principe du transfert automatique

L'article L. 1224-1 du Code du travail pose une règle simple et puissante : lorsqu'une activité économique change de mains, les contrats de travail sont automatiquement transférés au nouvel employeur. Ce mécanisme s'applique dans trois cas principaux :

  • La vente ou la fusion d'entreprise
  • La perte d'un marché de sous-traitance avec reprise de l'activité par un concurrent
  • Le changement de prestataire dans les marchés publics ou privés (nettoyage, restauration collective, gardiennage, maintenance...)

Le transfert n'exige aucune formalité, aucune signature, aucun accord du salarié. Vous travailliez pour la société A hier ? Vous travaillez pour la société B aujourd'hui, dans les mêmes conditions, avec la même ancienneté, les mêmes droits acquis. Le Code du travail l'impose. Point.

Pourquoi cette protection existe

Cette disposition vise à empêcher que les réorganisations économiques ne servent de prétexte pour se débarrasser des salariés « encombrants » : ceux qui ont de l'ancienneté, des salaires élevés, ou simplement un profil que le repreneur trouve moins intéressant. Sans cette protection, chaque changement d'exploitant reviendrait à mettre tous les salariés au chômage avant de recruter à zéro. L'article L. 1224-1 garantit la stabilité de l'emploi et empêche cette pratique.

Refus du repreneur = licenciement sans cause réelle et sérieuse

Le repreneur ne peut pas « choisir »

Voici le point crucial : le nouvel employeur ne dispose d'aucun droit de sélection. Il ne peut pas dire « je garde ceux-là, je refuse les autres ». S'il refuse de poursuivre votre contrat, il doit soit :

  1. Justifier un motif économique réel et sérieux (suppression de poste, réorganisation profonde, difficultés économiques réelles — pas simplement « je préfère quelqu'un d'autre »)
  2. Justifier un motif personnel réel et sérieux (faute, insuffisance professionnelle avérée et documentée)

Sans motif valable, le refus de poursuivre le contrat constitue automatiquement un licenciement sans cause réelle et sérieuse. Le salarié évincé peut alors saisir le conseil de prud'hommes et obtenir des dommages-intérêts, généralement compris entre 3 et 12 mois de salaire brut selon l'ancienneté et la taille de l'entreprise.

Ce que vous pouvez exiger concrètement

Si le repreneur vous annonce qu'il ne vous reprend pas, demandez immédiatement :

  • Une lettre de licenciement écrite, motivée, conforme aux exigences du Code du travail
  • Le respect de la procédure de licenciement : convocation à entretien préalable, délai de réflexion, notification écrite avec motifs précis
  • Le paiement intégral des indemnités : indemnité légale ou conventionnelle de licenciement, indemnité compensatrice de préavis, indemnité compensatrice de congés payés

Si rien de tout cela n'est mis en place, conservez tous les documents (mails, courriers, attestations de témoins) : ils constitueront vos preuves devant le conseil de prud'hommes.

Les erreurs fréquentes commises par les repreneurs

L'argument du « doublon »

« Nous avons déjà quelqu'un à ce poste. » Cet argument ne tient pas. La jurisprudence de la Cour de cassation est constante : l'existence d'un doublon ne constitue pas en soi un motif économique de licenciement. Le repreneur doit alors réorganiser, proposer un reclassement, former, adapter. Pas supprimer arbitrairement le contrat transféré.

La période d'essai fictive

Certains repreneurs tentent d'imposer une nouvelle période d'essai. Cette pratique est illégale. Votre contrat se poursuit sans rupture, avec toute votre ancienneté. Aucune nouvelle période d'essai ne peut être instaurée lors d'un transfert d'activité au titre de l'article L. 1224-1.

Le prétendu « accord verbal »

« On s'est mis d'accord : vous partez, je vous verse un mois. » Sans validation formelle devant le conseil de prud'hommes (rupture conventionnelle homologuée ou transaction), cet « accord » ne vaut rien. Si vous signez une rupture sous pression, vous disposez d'un délai pour la contester.

Vos recours si vos droits sont bafoués

La saisine du conseil de prud'hommes

Vous disposez d'un délai de 12 mois à compter de la notification du licenciement (ou de la rupture abusive) pour saisir le conseil de prud'hommes. La procédure est gratuite, accessible sans avocat (même si l'accompagnement reste fortement recommandé pour structurer votre dossier).

Documents à rassembler :

  • Votre contrat de travail initial
  • Les bulletins de paie
  • Tous les échanges écrits avec l'ancien et le nouvel employeur
  • La preuve du transfert d'activité (annonce de perte de marché, courrier de reprise, article de presse…)
  • Vos attestations de collègues également concernés

Les indemnisations possibles

En cas de licenciement sans cause réelle et sérieuse reconnu, vous pouvez obtenir :

  • Indemnité légale ou conventionnelle de licenciement (selon votre ancienneté et votre convention collective)
  • Indemnité compensatrice de préavis (équivalente à votre salaire pendant la durée du préavis non effectué)
  • Dommages-intérêts pour licenciement sans cause réelle et sérieuse :
    • Moins de 2 ans d'ancienneté : montant fixé par le juge
    • 2 ans et plus : barème légal (entre 3 et 12 mois de salaire brut selon ancienneté et effectif de l'entreprise)
  • Indemnité compensatrice de congés payés
  • Éventuellement, dommages-intérêts supplémentaires si la procédure a été particulièrement fautive (discrimination, harcèlement, violation du statut protégé…)

Pôle emploi et vos droits

Même si le licenciement est contesté, vous pouvez vous inscrire immédiatement à Pôle emploi et percevoir vos allocations chômage. La contestation judiciaire n'empêche pas l'indemnisation. Si vous gagnez aux prud'hommes, les sommes perçues ne seront pas déduites de vos dommages-intérêts (sauf indemnité compensatrice de préavis).

Situations particulières : quand le transfert ne s'applique pas

L'entité économique autonome

L'article L. 1224-1 s'applique uniquement si une entité économique autonome est transférée. Concrètement, cela signifie que l'activité reprise doit former un ensemble cohérent : équipe identifiable, matériel spécifique, clientèle déterminée, organisation propre.

Exemple concret : une société de nettoyage perd un marché dans un immeuble de bureaux. Le nouveau prestataire reprend exactement le même site, avec les mêmes horaires, le même matériel stocké sur place, les mêmes consignes. Il y a transfert d'entité autonome. Les salariés affectés à ce site doivent être repris.

Contre-exemple : une entreprise de maintenance industrielle perd un petit contrat représentant 5 % de son activité, sans affectation dédiée de personnel. Aucune entité autonome identifiable : l'article L. 1224-1 ne s'applique généralement pas.

Le refus légitime du salarié

Vous avez le droit de refuser d'être transféré si le nouvel employeur modifie substantiellement votre contrat de travail (changement de lieu de travail impliquant un déménagement, baisse de salaire, modification des fonctions…). Ce refus entraîne la rupture du contrat, imputable au nouvel employeur, ouvrant droit aux indemnités de licenciement.

Comment DAIRIA structure votre dossier

Face à un repreneur qui refuse de poursuivre votre contrat, DAIRIA intervient pour sécuriser juridiquement votre situation.

Analyse de la situation

Nos équipes examinent les conditions précises du transfert :

  • L'activité transférée constitue-t-elle une entité économique autonome ?
  • Votre contrat était-il attaché à cette activité ?
  • Le repreneur a-t-il notifié un licenciement en bonne et due forme ?
  • Les motifs invoqués (le cas échéant) sont-ils réels et sérieux ?

Rédaction des courriers et mise en demeure

DAIRIA rédige les courriers de contestation adressés au nouvel employeur : rappel des obligations légales, demande de régularisation, mise en demeure de verser les indemnités dues. Ces courriers, rédigés avec rigueur juridique, permettent souvent de débloquer des situations où l'employeur pensait pouvoir ignorer ses obligations.

Préparation du dossier prud'homal

Si le litige persiste, nos avocats structurent votre dossier pour saisie du conseil de prud'hommes :

  • Rédaction de la requête
  • Rassemblement et classement des pièces justificatives
  • Chiffrage précis des sommes réclamées
  • Identification des jurisprudences applicables
  • Préparation des arguments juridiques

Représentation devant le conseil de prud'hommes

DAIRIA assure votre représentation lors des audiences. Nos avocats plaident votre dossier, interrogent les témoins, réfutent les arguments de l'employeur. Vous bénéficiez d'un accompagnement complet, de la phase de conciliation jusqu'au jugement (et en appel si nécessaire).

Conseils pratiques : que faire dès l'annonce du transfert

Documentez tout

Dès que vous apprenez la perte du marché ou le changement d'exploitant :

  • Conservez tous les courriers, mails, SMS de votre employeur actuel et du repreneur
  • Notez par écrit toutes les conversations orales (date, heure, personnes présentes, teneur de l'échange)
  • Photographiez ou scannez vos fiches de poste, plannings, badges, matériel attribué
  • Rassemblez vos bulletins de paie des 12 derniers mois minimum

Exigez des écrits

Ne vous contentez jamais d'explications orales. Demandez systématiquement :

  • Un courrier écrit confirmant le transfert (ou son refus)
  • La liste des salariés transférés
  • Les conditions de reprise (lieu, horaires, rémunération)
  • La date effective du transfert

Si le repreneur refuse de vous reprendre, exigez une notification écrite de licenciement, avec motifs précis. Sans document écrit, aucune rupture n'est valable.

Ne signez rien sans vérification

Les repreneurs proposent parfois des « transactions » rapides : quelques semaines de salaire en échange d'une signature immédiate. Ne signez jamais sans avoir fait vérifier le document par un professionnel du droit. Vous pourriez renoncer à des droits bien supérieurs (ancienneté, indemnités conventionnelles, dommages-intérêts…).

Alertez les représentants du personnel

Si un CSE (comité social et économique) existe dans l'entreprise cédante ou reprenante, informez-le immédiatement. Le CSE doit être consulté sur les transferts d'activité. Son avis peut constituer une pièce utile pour votre dossier.

Références juridiques

Code du travail

  • Article L. 1224-1 : transfert automatique des contrats de travail en cas de modification de la situation juridique de l'employeur
  • Articles L. 1232-1 et suivants : procédure de licenciement pour motif personnel
  • Articles L. 1233-1 et suivants : procédure de licenciement pour motif économique
  • Article L. 1235-3 : indemnisation du licenciement sans cause réelle et sérieuse (barème légal)

Jurisprudence de la Cour de cassation (principes généraux applicables) :

  • Le transfert d'entité économique autonome impose le transfert des contrats de travail sans faculté de sélection pour le repreneur
  • L'existence d'un doublon ne constitue pas en soi un motif économique de licenciement
  • Le refus du nouvel employeur de poursuivre le contrat sans motif valable équivaut à un licenciement sans cause réelle et sérieuse
  • Le salarié dont le contrat est rompu en violation de l'article L. 1224-1 peut solliciter les dommages-intérêts prévus pour licenciement sans cause réelle et sérieuse

En résumé : lors d'un transfert d'activité, vos droits sont protégés par la loi. Le repreneur ne peut pas vous écarter d'un simple revers de main. S'il refuse de poursuiire votre contrat, il doit justifier ce refus par un motif réel et sérieux, respecter la procédure de licenciement et vous verser toutes les indemnités prévues. À défaut, vous disposez de recours efficaces devant le conseil de prud'hommes. Face à une situation de transfert contestée, DAIRIA structure votre dossier, rédige vos courriers et vous représente devant les juridictions pour faire valoir vos droits.

Recevez En Clair chaque semaine

Les risques juridiques que vous ne voyez pas, les décisions que vous devez prendre — chaque semaine, pour les dirigeantes et dirigeants, DRH, DAF et experts-comptables.