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Droit social2026-05-11· 9 min

Le transfert légal des contrats de travail peut faire obstacle à l'acquisition d'actions gratuites

Imaginez la scène : vous êtes salarié d'une entreprise qui vient d'être rachetée. Votre contrat de travail passe automatiquement au repreneur — c'est la loi. Mais surprise : vous perdez au passage vos actions gratuites…

Quand la loi vous transfère… et vous prive de vos actions gratuites

Imaginez la scène : vous êtes salarié d'une entreprise qui vient d'être rachetée. Votre contrat de travail passe automatiquement au repreneur — c'est la loi. Mais surprise : vous perdez au passage vos actions gratuites en cours d'acquisition. Légal ? La Cour de cassation vient de trancher.

Le 19 juin 2025, la chambre sociale a rendu un arrêt qui éclaire une zone grise du droit social : le transfert automatique des contrats de travail peut-il faire obstacle à l'attribution définitive d'actions gratuites ? Réponse : oui, sous certaines conditions. Décryptage d'une mécanique juridique qui concerne autant les dirigeants que les salariés bénéficiaires.


Le transfert automatique des contrats : un principe intangible

L'article L. 1224-1 du Code du travail en bref

Lorsqu'une entreprise change de propriétaire — fusion, cession de fonds de commerce, transfert d'activité —, tous les contrats de travail en cours subsistent automatiquement entre le nouvel employeur et les salariés. C'est l'article L. 1224-1 du Code du travail qui l'impose.

Ce mécanisme protège les salariés : pas de rupture, pas de licenciement, pas de renégociation. Le repreneur hérite des obligations contractuelles, des anciennetés, des avantages acquis. Mais qu'en est-il des dispositifs d'intéressement long terme, comme les actions gratuites, qui reposent sur des conditions de présence et de performance propres à l'entreprise cédante ?

Ce qui se transfère… et ce qui ne se transfère pas

Le Code du travail transfère :

  • Le contrat de travail et ses avenants
  • L'ancienneté
  • Les salaires et primes conventionnelles
  • Les obligations de prévoyance, mutuelle, participation

Mais il ne crée aucune obligation automatique pour le repreneur de maintenir les dispositifs facultatifs d'intéressement financier — notamment les plans d'actions gratuites, qui relèvent d'une décision unilatérale de l'employeur ou d'un accord collectif spécifique.


Les actions gratuites : un dispositif encadré, conditionnel et révocable

Qu'est-ce qu'une action gratuite ?

L'attribution d'actions gratuites (AGA) est un mécanisme d'intéressement prévu par les articles L. 225-197-1 à L. 225-197-6 du Code de commerce. L'entreprise (cotée ou non) décide d'attribuer à certains salariés ou dirigeants des actions, gratuitement, sous réserve de conditions :

  • Période d'acquisition : généralement 1 à 3 ans pendant laquelle le bénéficiaire doit rester dans l'entreprise
  • Période de conservation : durée pendant laquelle les actions ne peuvent être cédées (facultative depuis 2019)
  • Conditions de performance : objectifs quantitatifs ou qualitatifs (CA, rentabilité, etc.)

Si le salarié part avant la fin de la période d'acquisition, il perd ses droits, sauf exceptions prévues dans le plan (décès, invalidité, départ à la retraite).

Le piège du transfert : deux employeurs, un seul plan

Voici le nœud du problème : le plan d'actions gratuites est porté par la société cédante. Lorsque le salarié est transféré chez le repreneur, il quitte l'entreprise émettrice des actions. Or, le plan prévoit souvent une condition de présence dans la société émettrice à la date d'attribution définitive.

Résultat : le transfert légal du contrat entraîne la perte des droits, même si le salarié n'a pas démissionné, même s'il continue à travailler dans la même activité, pour le même client, au même poste.


L'arrêt du 19 juin 2025 : un transfert qui fait obstacle

Les faits

Un salarié bénéficie d'un plan d'actions gratuites. Avant la fin de la période d'acquisition, son contrat de travail est transféré à une autre société dans le cadre d'une opération de restructuration. Le plan prévoit expressément que seuls les salariés présents dans l'entreprise émettrice à la date d'acquisition définitive peuvent recevoir les actions.

Le salarié saisit le conseil de prud'hommes : il estime que le transfert, subi et légal, ne peut justifier la perte d'un avantage en cours d'acquisition.

La position de la Cour de cassation

La chambre sociale confirme la validité de la clause de présence et valide la perte des droits. Motif : le transfert de contrat, bien que légal et automatique, constitue une rupture du lien d'emploi avec la société émettrice. Le salarié n'est plus présent dans l'entreprise au sens du plan d'attribution.

La Cour rappelle également que l'attribution d'actions gratuites est un dispositif facultatif et discrétionnaire, dont les conditions peuvent être fixées librement par l'employeur dans le respect du Code de commerce. Il n'existe aucune obligation pour le repreneur de maintenir ou de reprendre les plans en cours, sauf engagement contractuel ou conventionnel explicite.


Conséquences pratiques pour les employeurs et les salariés

Pour les dirigeants qui cèdent ou restructurent

Anticiper le sort des plans d'intéressement long terme est essentiel avant toute opération de cession, fusion ou transfert partiel d'activité. Voici les points de vigilance :

  • Identifier les bénéficiaires transférés : combien de salariés sont concernés par un plan AGA en cours ? Quelle est la valeur estimée des droits en cours d'acquisition ?
  • Relire les conditions du plan : la clause de présence est-elle strictement rédigée ? Prévoit-elle des exceptions (transfert, cession, fusion) ?
  • Négocier avec le repreneur : est-il prêt à reprendre les plans en cours, à compenser financièrement les salariés, ou à mettre en place un nouveau dispositif d'intéressement ?
  • Communiquer en amont : informer les salariés concernés du sort de leurs droits évite les contentieux et préserve la relation de confiance.

Pour les salariés bénéficiaires

Si vous êtes concerné par un transfert d'entreprise et que vous détenez des actions gratuites en cours d'acquisition, voici ce qu'il faut faire :

  1. Consulter le règlement du plan : recherchez les clauses relatives à la condition de présence, au transfert, à la cessation du contrat.
  2. Demander confirmation écrite : interrogez l'employeur cédant ou le repreneur sur le maintien ou non de vos droits.
  3. Négocier une compensation : si le plan prévoit la perte des droits, il est possible de demander une indemnisation dans le cadre de la négociation du transfert (protocole d'accord, avenant au contrat).
  4. Conserver les preuves : emails, courriers, extraits du plan, notifications d'attribution — tout document permettant de justifier vos droits en cas de litige.

Pour les repreneurs

Hériter de salariés transférés ne signifie pas hériter de leurs plans d'actions gratuites. Aucune obligation légale ne vous impose de reprendre les dispositifs d'intéressement de l'entreprise cédante. Toutefois, deux leviers peuvent vous y contraindre :

  • L'engagement contractuel : si le protocole de cession ou l'accord de transfert prévoit explicitement la reprise des plans, vous êtes tenu de l'honorer.
  • La convention collective : certaines branches prévoient des dispositifs d'intéressement obligatoires ou des mécanismes de portabilité des droits en cas de transfert.

Dans tous les cas, documenter votre position (courrier aux salariés, avenant au protocole de cession, procès-verbal de CSEC) permet d'éviter les contentieux ultérieurs.


Les zones grises à surveiller

Transfert partiel et double emploi

Cas particulier : le salarié est transféré, mais conserve également un lien avec l'entreprise cédante (détachement, mise à disposition, double contrat). La Cour de cassation n'a pas encore tranché cette hypothèse. En pratique, si le salarié reste inscrit aux effectifs de la société émettrice, il pourrait prétendre au maintien de ses droits. Mais attention : cela suppose une organisation juridique complexe et un accord entre cédant et repreneur.

Fusion et transfert universel de patrimoine

En cas de fusion-absorption ou de transmission universelle de patrimoine (TUP), la société absorbante hérite de plein droit des obligations de la société absorbée, y compris des plans d'actions gratuites en cours. Dans ce cas, le transfert des contrats ne fait pas obstacle à l'attribution : les salariés restent présents dans l'entité émettrice (qui devient la société absorbante).

Attention : si la fusion entraîne une modification du capital social ou une dilution, il faut ajuster le nombre ou la valeur des actions attribuées pour respecter l'équilibre économique du plan.

Actions gratuites et indemnités de rupture

Si le transfert entraîne un licenciement ultérieur (motif économique, inaptitude, etc.), la perte des actions gratuites peut-elle donner lieu à indemnisation ? La jurisprudence n'est pas stabilisée. Certains juges du fond ont admis une réparation au titre du préjudice distinct (perte de chance, avantage en cours d'acquisition). Mais la Cour de cassation n'a jamais consacré ce principe de manière générale.


Ce que DAIRIA peut faire pour vous

Vous êtes dirigeant et vous préparez une opération de cession, fusion ou restructuration ? Vous êtes DRH et vous devez gérer le sort de plans d'intéressement en cours ? Vous êtes salarié et vous craignez de perdre vos droits ?

DAIRIA structure vos opérations en intégrant le volet social et financier :

  • Audit des plans d'intéressement en cours (AGA, BSPCE, stock-options, jetons, etc.)
  • Rédaction de protocoles de transfert sécurisés (clauses de maintien, de compensation, de portabilité)
  • Modélisation des impacts fiscaux et sociaux pour le cédant, le repreneur et les salariés
  • Accompagnement des CSEC dans la négociation des garanties collectives
  • Contentieux prud'homal en cas de litige sur la perte de droits

Le cabinet intervient également en conseil au fil de l'eau pour toute question relative à l'intéressement salarié, au transfert d'entreprise ou à la gestion des avantages collectifs.


En résumé

Le transfert légal des contrats de travail (article L. 1224-1 du Code du travail) ne protège pas automatiquement les droits en cours d'acquisition liés à des dispositifs d'intéressement facultatifs. Les actions gratuites, soumises à une condition de présence dans la société émettrice, peuvent être perdues si le salarié est transféré avant la date d'attribution définitive.

Points clés à retenir :

  • Le plan d'actions gratuites fixe librement ses conditions de présence et de performance
  • Le transfert rompt le lien d'emploi avec la société émettrice, même s'il est subi
  • Aucune obligation légale pour le repreneur de reprendre les plans en cours
  • La négociation (protocole de cession, accord collectif) est le seul levier pour sécuriser les droits des salariés
  • En cas de fusion-absorption, les droits sont généralement maintenus

Pour aller plus loin : consultez le règlement de votre plan d'actions gratuites, vérifiez les clauses de transfert, et n'hésitez pas à interroger votre employeur ou à vous faire accompagner par un avocat spécialisé avant toute opération de restructuration.


Références juridiques

  • Code du travail, article L. 1224-1 : transfert automatique des contrats de travail en cas de modification de la situation juridique de l'employeur
  • Code de commerce, articles L. 225-197-1 à L. 225-197-6 : régime des actions gratuites (conditions d'attribution, période d'acquisition, obligations déclaratives)
  • Cass. soc., 19 juin 2025 : le transfert légal des contrats de travail peut faire obstacle à l'acquisition d'actions gratuites lorsque le plan prévoit une condition de présence dans la société émettrice

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