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Droit social2025-04-14· 6 min

Reclassement interne : la recherche que les juges vérifient vraiment

L'obligation de reclassement est la première cause d'annulation des licenciements économiques. Les juges ne vérifient pas si un poste existait, mais si vous l'avez réellement cherché.

Reclassement interne : la recherche que les juges vérifient vraiment

Vous avez envoyé un courrier de reclassement ? Ce n'est probablement pas suffisant

Vous préparez un licenciement économique. Votre avocat vous a dit de chercher un reclassement. Vous avez envoyé un courrier au salarié avec deux postes disponibles à 400 km de chez lui, à un salaire inférieur de 40 %. Il a refusé. Vous pensez avoir rempli votre obligation.

Les juges ne seront probablement pas d'accord.

Le risque que vous ne mesurez pas

L'obligation de reclassement est le terrain sur lequel les salariés gagnent le plus souvent aux prud'hommes en matière de licenciement économique. Pourquoi ? Parce que c'est le point le plus facile à contester et le plus difficile à prouver pour l'employeur.

Le juge ne demande pas si un poste existait. Il demande si vous avez tout fait pour en trouver un. La nuance est considérable, et elle se joue sur la preuve.

Ce que la loi exige précisément

Le périmètre de recherche (article L.1233-4)

La recherche de reclassement doit porter sur tous les emplois disponibles :

  • Dans l'entreprise elle-même
  • Dans les entreprises du groupe situées sur le territoire national dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation permettent la permutation de tout ou partie du personnel

Le reclassement doit être proposé sur un emploi de même catégorie ou, à défaut, sur un emploi de catégorie inférieure, avec l'accord exprès du salarié.

Depuis l'ordonnance du 22 septembre 2017, la recherche à l'étranger n'est plus automatique. Le salarié doit avoir exprimé le souhait de recevoir des offres hors de France.

Le caractère sérieux et personnalisé

La jurisprudence est constante : la recherche doit être loyale, sérieuse et personnalisée. Cela signifie concrètement :

  • Loyale : vous devez réellement vouloir reclasser le salarié, pas simplement cocher une case. Proposer un poste manifestement inadapté (un ingénieur reclassé manutentionnaire sans aucune autre proposition) est considéré comme déloyal.

  • Sérieuse : vous devez interroger toutes les entités du groupe, pas seulement celles que vous connaissez. La Cour de cassation a jugé qu'un employeur qui n'avait pas interrogé une filiale à 100 % du même groupe avait manqué à son obligation (Cass. soc., 23 novembre 2022).

  • Personnalisée : vous devez prendre en compte les compétences, l'expérience, la formation et les souhaits du salarié. Un courrier identique envoyé à tous les salariés licenciés ne suffit pas.

La forme : liste ou propositions individuelles

Depuis 2017, l'employeur peut s'acquitter de son obligation soit par des offres personnalisées, soit par la diffusion d'une liste des postes disponibles à l'ensemble des salariés concernés (article L.1233-4, alinéa 4).

Mais attention : cette liste doit être précise. Elle doit mentionner pour chaque poste :

  • L'intitulé et la description
  • La localisation
  • La rémunération
  • La classification

Une liste vague du type "postes disponibles : voir intranet" ne satisfait pas l'obligation.

Le délai de réflexion

Le salarié doit disposer d'un délai raisonnable pour répondre aux offres de reclassement. La jurisprudence considère que 15 jours est un minimum. Licencier un salarié 3 jours après lui avoir envoyé une offre de reclassement, c'est ne pas lui avoir laissé le temps de l'examiner.

Les 3 erreurs qui font perdre aux prud'hommes

Erreur 1 : Ne pas interroger tout le groupe

Si votre entreprise fait partie d'un groupe, même informel, vous devez interroger toutes les sociétés dont l'organisation permet une permutation du personnel. La notion de groupe s'apprécie largement : holding, filiales, sociétés soeurs, voire partenaires dans un GIE.

Conservez les courriers envoyés et les réponses reçues. L'absence de réponse d'une filiale n'est pas une preuve que vous l'avez interrogée.

Erreur 2 : Proposer des postes inadaptés comme alibi

Certains employeurs proposent délibérément des postes inacceptables pour obtenir un refus et se sentir libérés de leur obligation. Les juges ne sont pas dupes. Si les seuls postes proposés sont manifestement incompatibles avec le profil du salarié alors que d'autres postes plus adaptés existaient, le licenciement sera jugé sans cause réelle et sérieuse.

Erreur 3 : Limiter la recherche dans le temps

L'obligation de reclassement court jusqu'à la notification du licenciement. Un poste qui se libère entre l'entretien préalable et la lettre de licenciement doit être proposé. Beaucoup d'employeurs font leur recherche une fois, puis n'actualisent jamais. C'est une faute.

Ce que vous devez faire lundi matin

  1. Cartographiez votre groupe au sens du droit du travail. Listez toutes les entités, même celles que vous ne dirigez pas directement.

  2. Envoyez un courrier formel à chaque entité du groupe demandant les postes disponibles. Gardez les accusés de réception et les réponses.

  3. Dressez la liste des postes avec tous les détails requis : intitulé, localisation, rémunération, classification, compétences requises.

  4. Personnalisez les propositions en croisant le profil de chaque salarié avec les postes disponibles. Documentez cette analyse.

  5. Actualisez la recherche régulièrement jusqu'à la date de notification. Un fichier de suivi daté est votre meilleure preuve.

Le reclassement n'est pas une formalité administrative. C'est une obligation de moyens renforcée. Et devant le juge, c'est à vous de prouver que vous avez tout tenté.

Sources

  • [1] Code du travail, articles L.1233-4 et L.1233-4-1
  • [2] Cass. soc., 23 novembre 2022, n°21-15.490
  • [3] Cass. soc., 5 avril 2023, n°21-22.455

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