En ClairDroit · Économie · Décisions
Jurisprudence2025-11-15· 6 min

Co-emploi : quand la société mère est responsable des salariés de la filiale

Le co-emploi permet d'engager la responsabilité d'une société mère envers les salariés d'une filiale. Mais les critères sont stricts depuis le revirement de 2014. Analyse des conditions retenues par la Cour de cassation.

Co-emploi : quand la société mère est responsable des salariés de la filiale

La théorie du co-emploi permet aux salariés d'une filiale d'engager la responsabilité de la société mère en cas de licenciement. Mais depuis l'arrêt Molex de 2014, la Cour de cassation a resserré les conditions de reconnaissance du co-emploi, limitant cette action aux cas d'immixtion caractérisée.

La définition du co-emploi

Le co-emploi est la situation dans laquelle deux entités juridiquement distinctes sont considérées comme employeurs conjoints d'un même salarié. La société mère ou une autre société du groupe peut être qualifiée de co-employeur si elle exerce une immixtion permanente dans la gestion économique et sociale de la filiale, conduisant à une perte totale d'autonomie de cette dernière.

L'évolution jurisprudentielle

Avant 2014 : une conception large

Avant l'arrêt Molex, les juridictions retenaient facilement le co-emploi au sein des groupes de sociétés, notamment lorsque la société mère définissait la stratégie économique, fixait les budgets ou intervenait dans les décisions de gestion du personnel de la filiale.

L'arrêt Molex (2 juillet 2014) : le resserrement

La Cour de cassation a posé un critère strict : le co-emploi ne peut être retenu que si la société mère exerce une triple confusion d'intérêts, d'activités et de direction caractérisant une immixtion permanente dans la gestion économique et sociale de la filiale.

La simple communauté d'intérêts au sein d'un groupe, la centralisation de certaines fonctions (finance, RH, informatique) ou l'exercice normal du pouvoir de direction par la société mère ne suffisent pas.

Les critères actuels

Pour que le co-emploi soit retenu, il faut démontrer que la société mère :

  • Décide seule de la politique commerciale et financière de la filiale
  • Gère directement le personnel de la filiale (embauche, sanction, licenciement)
  • Prive la filiale de toute autonomie de décision dans sa gestion courante
  • Exerce un pouvoir de direction qui va au-delà de la coordination normale d'un groupe

Les conséquences du co-emploi

La solidarité dans les obligations

Si le co-emploi est reconnu, la société mère est solidairement responsable des obligations de l'employeur envers les salariés : paiement des salaires, respect de la convention collective, obligations liées au licenciement.

L'extension du motif économique

Le motif économique du licenciement est apprécié au niveau du co-employeur. Les difficultés économiques doivent être démontrées au niveau de la société mère et du groupe, pas seulement de la filiale.

L'obligation de reclassement élargie

L'obligation de reclassement s'étend au périmètre de la société co-employeur et de toutes les entités qu'elle contrôle.

Les alternatives au co-emploi

La responsabilité délictuelle de la société mère

Indépendamment du co-emploi, la société mère peut être mise en cause sur le fondement de la responsabilité délictuelle (article 1240 du Code civil) si elle a commis une faute causant un préjudice aux salariés de la filiale : fermeture abusive, mise en liquidation organisée, décisions de gestion manifestement préjudiciables.

L'obligation de contribuer au PSE

Depuis la loi Florange de 2014, la société dominante peut être tenue de contribuer financièrement au plan de sauvegarde de l'emploi de la filiale si elle dispose des moyens nécessaires.

Les recommandations pour les groupes

  1. Préserver l'autonomie de gestion des filiales en matière de politique sociale et commerciale
  2. Documenter les décisions prises au niveau de la filiale (PV de conseil d'administration, décisions de direction)
  3. Éviter l'immixtion directe dans la gestion du personnel des filiales
  4. Distinguer la coordination stratégique légitime de l'immixtion dans la gestion opérationnelle

Le co-emploi reste une arme judiciaire redoutable pour les salariés de filiales en difficulté, même si les conditions de sa reconnaissance sont devenues plus strictes. Les groupes ont tout intérêt à formaliser l'autonomie de leurs filiales.

Sources

  • [1] Cass. soc., 2 juillet 2014, n° 13-15.208 (arrêt Molex)
  • [2] Cass. soc., 6 juillet 2016, n° 14-26.541 (arrêt Continental)
  • [3] Cass. soc., 25 novembre 2020, n° 18-13.769
  • [4] Article L. 1233-3 du Code du travail (motif économique)

Recevez En Clair chaque semaine

Les risques juridiques que vous ne voyez pas, les décisions que vous devez prendre — chaque semaine, pour les dirigeantes et dirigeants, DRH, DAF et experts-comptables.