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Jurisprudence2025-11-17· 7 min

Faute grave : les arrêts qui ont changé la donne en 2025

La faute grave prive le salarié de préavis et d'indemnité de licenciement. Mais les juges sont de plus en plus exigeants sur sa caractérisation. Tour d'horizon des arrêts récents qui redéfinissent les frontières.

Vous licenciez un salarié pour faute grave parce qu'il a insulté son manager devant toute l'équipe. Le salarié conteste. Le conseil de prud'hommes requalifie la faute grave en cause réelle et sérieuse. Vous devez payer le préavis et l'indemnité de licenciement. Soit plusieurs mois de salaire que vous n'aviez pas budgétés.

La faute grave est un qualificatif que les employeurs utilisent fréquemment — et que les juges retoquent tout aussi fréquemment. Les arrêts de 2024-2025 ont encore resserré les critères.

La définition jurisprudentielle de la faute grave

La faute grave est celle qui rend impossible le maintien du salarié dans l'entreprise, même pendant la durée du préavis. C'est la définition classique, constante depuis des décennies. Mais son application concrète évolue au fil de la jurisprudence.

La Cour de cassation contrôle la qualification de faute grave au regard de plusieurs facteurs : la gravité intrinsèque des faits, l'ancienneté du salarié, l'existence de sanctions antérieures, le contexte dans lequel les faits se sont produits, et la réaction de l'employeur.

L'ancienneté : un facteur de plus en plus déterminant

L'arrêt du 12 avril 2023 (n° 21-20.903) a illustré une tendance forte : un comportement fautif qui aurait constitué une faute grave pour un salarié récemment embauché peut être requalifié en faute simple pour un salarié ayant une longue ancienneté sans reproche.

Un salarié de 18 ans d'ancienneté, avec un dossier disciplinaire vierge, licencié pour faute grave après un éclat verbal lors d'une réunion tendue : les juges ont estimé que la faute ne rendait pas impossible son maintien dans l'entreprise, compte tenu de son parcours irréprochable. Le licenciement pour faute grave est requalifié en licenciement pour cause réelle et sérieuse.

Cette tendance pousse les employeurs à calibrer la qualification en fonction du profil du salarié, pas uniquement de la gravité des faits isolés.

La réaction de l'employeur : l'immédiateté requise

La faute grave impose une réaction immédiate de l'employeur. Si vous maintenez le salarié à son poste pendant plusieurs semaines après avoir eu connaissance des faits avant d'engager la procédure de licenciement, la qualification de faute grave sera contestée.

La Cour de cassation a rappelé dans un arrêt du 18 octobre 2023 (n° 22-15.170) que le maintien du salarié dans l'entreprise après connaissance des faits est incompatible avec la qualification de faute grave, sauf si un temps raisonnable d'enquête interne est nécessaire.

Le délai acceptable pour une enquête interne est apprécié au cas par cas, mais au-delà de deux à trois semaines, la qualification de faute grave est fragilisée. Si votre enquête nécessite plus de temps, prononcez une mise à pied conservatoire dès le début.

La mise à pied conservatoire : condition quasi indispensable

La mise à pied conservatoire n'est pas légalement obligatoire pour qualifier une faute grave, mais son absence est un argument systématiquement utilisé par les salariés pour contester la qualification. Le raisonnement est simple : si la faute était si grave qu'elle rendait impossible le maintien du salarié, pourquoi l'avez-vous maintenu à son poste ?

La mise à pied conservatoire doit être prononcée dans les jours suivant la connaissance des faits. Elle est distincte de la mise à pied disciplinaire et n'est pas limitée en durée. Elle prend fin à la notification du licenciement.

Les faits fréquemment requalifiés

L'absence injustifiée isolée. Un salarié absent un ou deux jours sans justificatif : la jurisprudence tend à considérer que c'est une faute, mais rarement une faute grave, sauf circonstances aggravantes (poste de sécurité, absence lors d'un événement critique). L'arrêt du 9 novembre 2022 (n° 21-15.208) a requalifié un licenciement pour faute grave fondé sur une absence de trois jours en licenciement pour cause réelle et sérieuse.

L'utilisation personnelle du matériel professionnel. Naviguer sur internet, envoyer des courriels personnels, utiliser le téléphone professionnel — ces faits sont rarement constitutifs d'une faute grave, sauf usage excessif et malgré avertissements répétés.

L'insubordination ponctuelle. Le refus d'exécuter une instruction n'est pas automatiquement une faute grave. Il faut que le refus soit réitéré, délibéré et injustifié. Un refus motivé par une raison légitime (risque pour la sécurité, instruction illicite) n'est pas fautif.

Ce que vous devez faire lundi matin

Avant de qualifier une faute de « grave », vérifiez quatre points. Le salarié a-t-il de l'ancienneté et un dossier disciplinaire vierge ? Si oui, la faute grave sera difficile à tenir. Avez-vous réagi immédiatement ? Un délai de plus de quelques jours fragilise la qualification. Avez-vous prononcé une mise à pied conservatoire ? Son absence est un argument adverse. Les faits sont-ils suffisamment graves pour rendre impossible le maintien pendant le préavis ?

Si le moindre doute existe, qualifiez en cause réelle et sérieuse plutôt qu'en faute grave. Le coût du préavis et de l'indemnité est prévisible. Le coût d'une requalification judiciaire ne l'est pas.

Sources

  • [1] Code du travail, articles L.1234-1 et L.1234-5
  • [2] Cass. soc., 12 avril 2023, n° 21-20.903
  • [3] Cass. soc., 18 octobre 2023, n° 22-15.170
  • [4] Cass. soc., 9 novembre 2022, n° 21-15.208

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